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jeudi 1 octobre 2015

Le « mummy blues » – la naissance de Minimog… et l’après.

« Pour me comprendre,

il faudrait savoir qui je suis 

Pour me comprendre

il faudrait connaître ma vie

et pour apprendre

il faut devenir mon ami»



Témoignage d’une enfant gâtée.

Remarques, jugements, leçons de morale, conseils humiliants ou pédants, principes à l’emporte- pièce. On oublie souvent que dernière chaque mère se cache une histoire.
Lassée de voir le nombre de commentaires réducteurs et désobligeants qui fusent dès lors que l'on échange sur la parentalité, sur ce qu'il convient de faire et de penser, j'ai décidé ici de témoigner, de montrer l'envers du décor, et ce qui peut se cacher derrière des convictions, des choix, des chemins que l'on prend ou non.
C'est une grosse tranche de vie intime que je vous dévoile ici et si je me permets de le faire c'est pour deux raisons. La première c'est que j'ai fait la paix avec tout ce que je raconte ici. Ce n'est ni un exutoire, ni une plainte, mais le témoignage d'un vécu.
La deuxième c'est en raison de l'anonymat que j'ai choisi d'imposer sur mon blog : ni visage, ni nom, tout juste une vague idée de ma situation géographique. Ce blog n'est que le reflet d'une partie de la vie d'une personne privée, protégée dans son intimité par le masque d'un personnage public : « Maman'dala ». Ici je suis une femme parmi les femmes, une mère parmi les mères.

Je dédie cet article à toutes les mères abîmées par l’ordinaire de la vie de mère et qui n’osent rien dire parce qu’elles pensent qu’elles en ont pas le droit.


Pour Minimog, je suis tombée enceinte par choix, et j’ai vécu une grossesse formidable, harmonieuse, sereine, relationnelle au possible. Je me disais que si des milliards de femmes avaient pu être mères en tout temps et en tous lieux, alors je le pouvais aussi.

Les quelques informations que j’avais glanées m’ont fait me diriger vers un accouchement physiologique, tout en laissant la place au médical si pour des raisons de santé, c’était nécessaire. Pour ce faire, j’ai choisi un suivi avec des sage-femmes libérales et un accouchement en plateau technique. Je pensais que c’était le meilleur moyen de mener à bien mon projet et je m’en suis totalement remise à mes sages-femmes. Je sais aujourd’hui que ce n'étaient pas les personnes qui correspondaient le mieux à mon projet, mais j'ai fait mon choix avec les informations que j'avais en main à l'époque.
Comme je ne posais pas de questions, que j’étais zen, on ne m’en a pas posé non plus. On ne m’a pas vraiment aidé à construire mon projet de naissance (on m’a d’ailleurs affirmé qu’un projet de naissance ne « servait à rien », puisque le médical n’était utilisé qu’en cas de besoin. Or je sais aujourd'hui qu'un projet de naissance c'est bien plus que la question de la péridurale et de l'épisiotomie). Je n'ai pas non plus eu de réelle préparation à l’accouchement (j’ai eu trois papottes et 4 monitoring en fin de grossesse) et on ne m’a pas non plus informé de ce qui pouvait se faire en la matière. En fait, mes SF avaient leur façon d'accoucher, que j'ai suivi, et qui ne comprenait pas le travail sur la respiration, la connaissance approfondie de son corps ou du ressenti avec le bébé. Mon mari n’a jamais été présent, les papas avaient une séance à part. Aucune visite des lieux, j’ai découvert la maternité où j’accouchais le jour même.
Je suivais sans chercher plus loin. Si mes sages-femmes le disaient, alors c’est que c’était la meilleure chose à faire. Je me rangeais à leurs arguments et en toute honnêteté, ça m’aillait très bien. Pourquoi se prendre la tête si ce n’est pas utile ? Laissons faire les choses ! Je pensais que c'était la clef pour réussir mon projet.

Je n’ai bien évidemment pas eu l’accouchement que j’espérais (enfin je dis « bien évidemment », parce qu’aujourd’hui j'ai du recul et plus d'information en main). Quand les contractions ont commencé à devenir fortes, je me suis retrouvée totalement démunie face à ce qui m’arrivait. J’étais souvent seule en salle de travail avec mon époux, et ma sage-femme avait beau me proposer quelques positions à effectuer, elles ne me convenaient pas. J’étais aussi très déstabilisée par le fait que l’on me demandait de ne pas crier. A chaque contraction, je luttais pour éviter d’en arriver là, j’avais honte. J’ai vécu mon travail comme une lutte contre la douleur, alors que je sais aujourd’hui que la clef c’est de se laisser guider par elle et de rester ouverte à ses sensations, tandis que je luttais contre elles.

« Une femme qui enfante devrait être autorisée à crier, pleurer, elle devrait pouvoir dire que tout n'est pas rose, qu'elle a peur, qu'elle a mal, qu'elle est en colère. Elle devrait être accompagnée dans la libération des émotions qui surgissent. Sinon, elle peut être tellement envahie par ces affects qui la dépassent qu'elle n'est plus entièrement disponible pour accueillir son bébé. »

J’ai perdu toute connexion avec ma fille et je luttais comme l’aurait fait une guerrière : ça n’avait plus rien d’harmonieux et j’étais déconnectée de mon enfant. Je croyais devoir tout assumer, totalement inconsciente du fait qu'un bébé est aussi acteur de sa naissance. Au bout d’un moment, la seule chose dont je me rappelle c’est qu'on me demande : « péri ou pas péri ? », une fois, je réponds non, deux fois, je réponds non. Mais je m’épuise, je m’endors debout entre chaque contraction. Je lutte, je lutte, mais je n’en vois pas le bout, je ne sais pas quoi faire. Mon col s’ouvre lentement et je perds courage. Je m’énerve. Il me revient en mémoire ma naissance racontée par ma mère. Ma mère s’est épuisée dans un faux travail et au moment de me sortir, elle fit un manque de calcium et a manqué tomber dans les pommes, me laissant étouffer à l’entrée de son vagin. C’est la présence de mon père qui la ramène à elle au moment où elle décroche qui me sauve la vie (c’est cette « anecdote » qui m’a toujours rendu inenvisageable d’accoucher sans mon époux). Je ne veux pas ça pour mon enfant. On me demande à nouveau si j’accepte la péridurale. Je demande ce qui adviendra si je la prends, j’entends le mot « dormir », je dis oui. Je me sens épuisée, démunie, j’ai peur de ne pas avoir la force, et je préfère la péridurale à un forceps.
La péridurale ne fait rien, on me remet une dose, rien. Ma SF est rebutée par une troisième dose, ayant peur que je n’en sois totalement privée de mes sensations. Je craque, je dis que je m’en fous, que je veux juste que ça s’arrête. Une troisième dose : rien. Je sens chaque contraction, je hurle, je me bats pour ne pas faiblir mais chaque fois la douleur est trop forte.

Au final, j’ai eu un accouchement qui s’est bien passé : à part une épisiotomie, rien à déplorer et cette foutue péri dont je ne voulais pas n’a pas fonctionné et heureusement oui, j’ai sentie ma fille sortir de mon corps. N’empêche que quand ma fille est née, mes mots furent :« J’ai pas réussi » et, malgré le réconfort de ma SF qui m'assurait que la prochaine fois j'y arriverais, j'ai ressenti une belle sensation de regret.

Je pense aujourd'hui qu'il est primordial de rendre aux mères la possibilité d'être actrice et consciente de leur accouchement si elle le souhaite, parce que commencer sa vie de mère sur un sentiment d'échec et d'impuissance, ça impacte beaucoup de choses pour la suite.

Minimog est sortie, on me l’a posé sur moi quelques secondes, et j’ai entendu : « Ça ne va pas elle ne pleure pas, je veux entendre cette enfant pleurer » et on me l’a enlevé. J’ai juste eu le temps de voir mon mari se jeter à la suite des puéricultrices en disant quelque chose du genre : « Où vous l’emmenez ? Je viens avec ! » et mon enfant a disparu de ma vue. Je ne suis pas infirmière, ni sage-femme, ni médecin. Mais encore aujourd’hui je jure les grands dieux que ma fille allait bien.
On me l’a ramené quelque temps après, lavée et en couveuse. Quand j’ai demandé, paniquée, le pourquoi de la couveuse, on m’a répondu : « Pour ne pas qu’elle ait froid ». J’ai répondu avec des larmes dans la gorge : « Mais enfin... je peux la réchauffer moi. », « Ah non ! ça ne sera pas aussi efficace, on va attendre l’expulsion du placenta ». Et bim, je redescend encore d'un étage dans mon self-estime de toute jeune maman.
Mon placenta n’est jamais venu seul. Je sais aujourd’hui que le contact en peau à peau avec l’enfant et encore plus la première tétée favorisent l’expulsion du placenta (en provoquant une décharge d’ocytocine je crois [Edit : oui c'est bien ça. Dixit Michel Odent : le moment de la vie d'une femme où elle produit la plus forte dose d'ocytocine, c'est pour l'expulsion du placenta. Sachant que c'est l'hormone "de l'amour", je ne m'étonne plus dans ces conditions de n'avoir pas réussi à la produire à ce moment....]). J’ai attendu les 45 minutes réglementaires en regardant ma fille à travers une vitre. Je n’osais même pas la toucher de peur de ne pouvoir m’empêcher de la prendre. Elle était incroyable de vitalité : elle bougeait, rampait, tournait les yeux partout, cherchait ma voix. Au moment où j’ai craqué et que j’ai tendu la main, l’anesthésiste s’est mis entre moi et elle, car j’avais explosé ma voie pour l’anesthésie et on devait me repiquer.
Ma SF a été chercher mon placenta en 3 fois, l’anesthésie n’a encore une fois pas fonctionné. Mais la seule vraie douleur dont je me rappelle, c’est la vue de ma fille dans cette couveuse.
Ensuite j’ai demandé si je pouvais l’avoir, on m’a dit « après la couture de l’épisiotomie ».
Alors je sais, qu’il y a des enfants qui meurent, des mères qui font des hémorragies, des choses désastreuses qui arrivent (je le sais même très bien, comme vous allez le constater), mais pour ma part je n’oublierai jamais, jamais, que la première heure de sa vie, ma fille l’a passée seule, dans une boite vitrée, sans aucun contact avec sa maman. La première heure de vie de ma fille, je l’ai passée à la regarder bouger à travers une vitre. Pour rien. Ça reste mon avis intime : pour rien.

« Sans contact corporel, l'attachement s'élabore plus difficilement. Un faible niveau d'attachement étant corrélé avec le risque de maltraitance de l'enfant, il est dommage d'infliger des séparations aux mères comme aux bébés. Pourtant, dans de trop nombreuses maternités, il faut se battre pour garder son nourrisson auprès de soi. »

Et puis j’ai pu avoir ma fille et la salle s’est vidée. Ensemble, enfin. Elle a tout de suite trouvé mon sein, et la première photo que j’ai d’elle fut sa première tétée. L’instant magique où la nature fait son œuvre, d’elle-même. Et puis elle s’est endormie, j'étais dans ma bulle de bonheur. Mais au bout d'un moment, j’ai commencé à être gênée par toutes les perfusions qu’on ne m’avait pas retiré. Des personnes passaient dans la pièce, prenaient un truc et repartaient. Aucune nouvelle de ma sage-femme. Quand je demandais si on allait m’enlever les perfusions on me bredouillait qu’il fallait attendre. On me les a enlevées une heure après, et le type a quitté la pièce presque sans un mot. J’ai peu à peu réalisé que quelque chose n’allait pas. Je me suis tournée vers mon mari en demandant : « Mais enfin, qu’est-ce qui se passe ? »

Nous étions deux mamans à accoucher avec ma SF le même soir. Je ne connaissais pas l’autre maman mais nous avions fait connaissance avec le papa. Un type de notre âge, de notre village, que mon mari avait croisé à la réunion des papas. Un type très sympa. Nous pensions déjà au moment où nous nous présenterions nos bébés, aux balades que nous pourrions faire ensemble avec eux.
Ils ont donné naissance à une petite fille… Qui est morte un peu avant de quitter la salle d’accouchement. Elle avait un joli prénom : ici je l'appelerai Nië.

Ce qui s’est passé pour moi, c’est que j’ai développé à ce moment une forte empathie avec les parents et que mon « fluide d’amour » (déjà bien mis à mal) pour ma fille s’est bloqué. Purement et simplement. Je ne pouvais pas me réjouir de la naissance de mon enfant, sachant ce qui c’était passé à côté. Je n’avais pas le droit. Bien sûr, je le décris ainsi aujourd’hui, mais tout cela fut totalement inconscient.
Nous sommes restés silencieux avec mon mari pendant un temps, minés. On ne savait pas quoi dire, pas quoi faire, mais la tristesse de cette annonce a pris le pas sur notre joie d’être parent. Et puis ma bulle s'est brisée. Je voulais bouger. Nous sommes restés enfermés plusieurs heures dans la salle d’accouchement car on ne voulait pas nous faire passer avec notre bébé devant l’autre maman. Ça n’aurait pas du avoir d’importance, j’étais avec mon mari, mon enfant et je comprenais. Mais moi je voulais qu’on m’enlève mes perfusions, j’avais faim, je voulais bouger, point. Je sentais bien qu’une énergie, une lumière immense sortait de cette enfant, mais elle ne m’atteignait plus. J’ai fini par donner ma fille à mon époux, pour me libérer les bras et pouvoir bouger.
Je le regardais, il était fou, fou d’amour pour cette enfant, hypnotisé, le monde n’existait plus. Et je sentais que je ne ressentais pas ça. Et j’ai commencé à m’en vouloir. J’avais passé une grossesse formidable, en totale connexion et en conscience avec cette enfant, et la voilà, et je sentais que je ne l’aimais pas comme j’aurais du. C'est un sentiment absolument affreux.
Je n’ai rien dit de cela. Pendant longtemps. On ne dit pas qu’on sait qu’on arrive pas à aimer son enfant comme « il faudrait ».

« Marie devait contenir cet afflux d'émotions en elle. Ne pas craquer. Ne pas sentir... Son énergie était occupée en quasi-totalité à réprimer, il y avait peu de place pour que l'émotion d'amour se développe vraiment. Elle n'a pas pu, n'a pas osé éclater en sanglots devant son bébé. Elle a embrassé, câliné sa fille, mais son cœur ne s'est pas ouvert. Elle a fait semblant pendant des années. Elle s'est attachée, bien sûr, à cette enfant. Pour rien au monde elle n'aurait voulu qu'il lui arrive quelque chose, mais elle n'éprouve pas cette sensation doucement douloureuse dans la poitrine qui dit « Je t'aime ».

A la maternité, les premiers jours se sont passés dans le flou le plus absolu. Ma sage-femme venait me voir en coup de vent, je lui demandais des nouvelles de l’autre maman. On parlait autant voire plus d’elle que de moi, ma sage-femme me donnait 2/3 « conseils » (genre une tétée toutes les 3 heures, 10 minutes par sein et on change la couche entre les deux, si l’enfant s’endort on le réveille– bref un « allaitement-biberon ») et repartait. Je n'en demandais pas plus. Je « n'avais pas le droit », moi j'allais bien et ma fille aussi. Le personnel de l’hôpital se contentait de venir me mettre un truc dans l’oreille (ma température?), regardait ma feuille de suivi et repartait. Il n’y a qu’une dame (je dis « dame » parce que je ne sais même pas si ce sont des puéricultrices, des infirmières ou des sages-femmes) qui, en venant dans ma chambre un jour m’a dit : « Mais vous n’avez pas de table à langer ? Attendez je vais vous en chercher une ». Comme j’étais la patiente de ma SF, visiblement, je n’étais pas la leur.
Pendant 2 jours et demi j’ai eu un repas classique alors que je suis végétarienne. J’ai mangé des pâtes nature, des yaourts et des haricots vapeur pendant presque tout le séjour. Charlie m’apportait des soupes de légumes/ légumineuses pour mes apports en fer, mais, vu le sang que je perdais avec l'épisiotomie, je suis ressortie de l’hôpital avec une anémie carabinée. .
La personne qui m’a le plus aidé au sein de l'hôpital, ce fut ma première cothurne. C’était son quatrième enfant et elle était pleine de bons conseils. Quand elle est partie, j’ai assisté à l’arrivée de ma nouvelle cothurne, et à toutes les explications qu’elle reçut à cette occasion, dont je n’avais pour ma part -à mon grand regret – absolument pas bénéficié.

Je me rappelle le soir qui a précédé ma montée de lait. Je n’arrivais pas à mettre ma fille au sein et elle hurlait à plein poumons en plein milieu de la nuit. J’étais désemparée, les tétées se passaient bien jusque-là, je ne savais pas quoi faire. Au bout de 3/4 d’heure, en désespoir de cause j’ai bipé le personnel (pour la première fois depuis 3 jours de séjour). Une jeune femme très sympathique m’a aidé à mettre ma fille au sein et m’a parlé des embouts en silicone. Elle m’a laissé téter et m’a dit de ne pas hésiter à rebiper si je n’arrivais pas avec l’autre sein. J’ai dû rebipé. Au téléphone on m’a répondu que la jeune femme « N’était pas disponible, mais qu’on lui dirait que j’avais bipé ». J’ai attendu encore 3/4 d’heure, personne n’est venu. J’ai relancé une fois, on m’a répondu qu’il y avait beaucoup de monde et beaucoup de travail. J’ai fini aux toilettes pour ne pas réveiller ma cothurne, ma fille sur les genoux, elle hurlait, je pleurais. En désespoir de cause, j’ai fini par me diriger vers la nursery.
Il y avait tous ces berceaux, de la lumière vive, 2/3 bébés qui pleuraient et une dame penchée sur son ordinateur (autant vous dire que je n'ai jamais voulu laissé ma fille à la nursery...). Elle n’a pas levé les yeux. Je suis restée plantée là, les yeux rouges, les cheveux défaits, avec mon bébé hurleur dans les bras. Je ne savais pas quoi faire d’autre. Il ne se passait rien mais je ne savais tellement pas quoi faire… Au bout de plusieurs minutes, la dame a levé les yeux et m’a dit du tac au tac : « Je vous préviens j’ai plein de travail, je ne peux rien pour vous. ». Je crois avoir répondu que je n’arrivais pas à allaiter ma fille, elle m’a dit « Vous pouvez aller là », en me montrant un fauteuil dans le fond de la pièce derrière les lavabos, à moitié caché par un rideau, en pleine lumière. J’y suis allée. J’ai essayé de mettre ma fille au sein en pleurant. Je ne sais même plus comment s’est fini ma nuit mais c’est à ce moment là que j’ai vécu une « reconnexion ». Je n’avais aucune autre solution que de dire à ma fille : « Allez ma puce, il faut qu’on y arrive ». Mais sans même le savoir, je disais à nouveau « nous ».
Le lendemain j’ai attendu le changement de personnel de la nursery et je me suis battue pour avoir 1 embout en silicone. (Je sais aujourd’hui qu’en fait, avec la montée de lait, mon REF s’est déclaré).

Le lendemain matin, je devais sortir. Je suis allée à la nursery pour la visite de sortie. On m’a montré quelques soins à faire, et j’ai attendu mon tour pour l'auscultation du pédiatre. J’ai attendu, attendu. Je m’en fichais un peu. La nuit de cauchemar que je venais de passer avait réveillé mon amour pour ma fille. Je l'avais dans mes bras et c'était tout pour mon bonheur. J’ai attendu 1h00 ou 1h30 je ne sais plus, jusqu’à ce qu’une dame dise : « Eh ! La maman de Minimog est là depuis longtemps, et la petite est nue, il faudrait faire quelque chose là ».
Minimog a été auscultée puis je suis donc allée en entretien. Je n’oublierai jamais le ton péremptoire avec lequel le pédiatre nous a affirmé (nous passions par 2) : « Mesdames, l’allaitement c’est 6 tétées par jour, et 1 tétée par nuit, pas plus ! ».
J’ai encore le papier. 

Les trucs soulignés et entourés sont d'origine. Et, non, ce n'est pas un fake, c'est le vrai papier que l'on m'a donné.

Formidable définition de l’allaitement à la demande n’est-ce pas ?
Ce putain de papier à failli me coûter mon allaitement. Rien de moins.
« Mesdames a vous de choisir si vous suivez les conseils de votre maman ou celui de votre médecin ». Et bien grâce à lui, mon choix est fait !

Je suis rentrée chez moi un jeudi, les premiers jours qui ont suivi se sont bien passés : j’avais de la visite, mon mari était là. C‘était agréable. Je me sentais paumée mais je n’avais pas trop le temps de m’en soucier. Je suis allée voir l’autre SF du cabinet qui me suivait : on nous a dit que l’incident de la mort du bébé ne devait pas nous affecter, que tout allait bien se passer pour nous et qu’il ne fallait pas trop se focaliser là-dessus. C’est presque le seul suivi post partum que j’ai eu. Aucune visite à domicile,
Le lundi, mon mari à repris le travail. Il était en contrat commercial à l’époque et ne bénéficiait pas du congé paternité, il n’avait donc pris que quelques jours de congés. Je me suis alors retrouvée seule 12 heures par jour environ, dans mon village, sans voiture, sans personne que je connaissais hormis ma voisine du dessus.
Ça ne m’avait jamais gênée avant : je prenais le train, je bougeais beaucoup, à la maison je participais à plein de petits projets via internet.

Mais là…
Déjà mon allaitement se passait moyennement. Je culpabilisais beaucoup de prendre les embouts en silicone. Je me sentais incapable d’allaiter normalement.
Et surtout, ma fille hurlait, hurlait, hurlait… Évidemment : je ne lui donnais la tétée que toutes les 3 heures. Je m’étais fait un petit tableau dans le « coin tétée » où je notais les heures et la fréquence des tétées pour voir si ça se régularisait et si j’avais le bon nombre. La nuit, je lui donnais surtout la tétine et elle s’acharnait dessus pendant des plombes avant de retomber endormie. Je n’avais pas de tétine à la maternité, mais ma sage femme m’avait quasiment reproché de ne pas en avoir (« Mais enfin, t’as pas de tétine ! (allô quoi!)») arguant que le bébé a parfois « juste un besoin de succion » et qu’il fallait une tétine pour combler ce besoin entre deux tétées. J’ai traversé la moitié de l’hôpital avec mon épisiotomie pour trouver une cabine téléphonique et appeler mon mari en lui sommant d’acheter une tétine et de me la ramener au plus vite parce que c’était super important. Je n'ai pas pensé à ce moment à me dire qu'avant l'invention de la tétine, on se débrouillait sans. Et donc à la maison, je calmais ses pleurs avec la tétine. Mon mari, me disait : « Mais tu ne penses pas qu’il faudrait lui donner une tétée ? Elle a peut-être faim ? », je répondais que ce n’était pas l’heure.
En fait, j’ai laissé ma fille crever la dalle pendant la moitié de ses journées. Mais je ne le savais pas.
Elle hurlait, hurlait, hurlait, je ne savais pas quoi faire. J’ai perdu 10 kg en 10 jours. Au bout d’un mois à peu près je faisais 10 kilos de moins qu’avant ma grossesse et j’étais totalement anémiée.

J’ai des eu moments de bonheur bien sûr, comme la première fois que j’ai mis ma fille dans son écharpe. Je trouvais ça chouette comme concept et surtout pratique, mais jamais je n’aurais cru ressentir quelque chose d’aussi fort en utilisant ce qui est bien plus qu’un moyen de transport.

Et un jour, alors que je m’étais endormie en peau à peau avec ma fille, j’ai été réveillée par un picotement dans les seins. Elle tétait ! Sans embout ! Quel bonheur ce fut ! Toutes les tétées ne sont pas bien passées par la suite mais j’avais repris espoir et si je m’en sentais le courage, je tentais sans embout. Et c’est à ce moment que mon REF s’est déclaré à nouveau, provoquant à nouveau des mises au sein difficile. Chaque tétée était un calvaire. J’ai appelé mes SF qui m’ont répondu « pas assez de lait, biberon de complément ». Mais je ne pouvais pas m’y résoudre.

C’est simple, j’avais le sentiment d’être la mère la plus incapable du monde. J’avais le sentiment que depuis la naissance, je n’avais fait qu’échouer : échouer à lui offrir une naissance naturelle, incapable de l’avoir aimé comme j’aurais du, incapable de comprendre ses pleurs (pourtant le petit livre rose qu’on te donne à la maternité disais bien que très vite, je devrais pouvoir comprendre les pleurs de mon enfant), et je me découvrais incapable de la nourrir.
Sans compter que si quelqu’un d’autre s’en occupait, tout se passait très bien. Quand des gens venaient, elle pleurait très peu et passait sans problème de bras en bras sans sourciller. Son père la gardait une fois par semaine pendant mes cours de japonais. Quand je rentrais il me disait que tout s’était bien passé et une fois maman de retour, l’horreur reprenait.
J’ai appelé la PMI en larmes, j’ai eu la conseillère sociale, la puéricultrice était en déplacement. Je lui ai dit « Je n’en peux plus, je ne sais plus quoi faire, je suis à bout », elle m’a dit que la puéricultrice me rappellerait. Elle a rappelé le lendemain, je n’ai pas pu décrocher car j’allaitais. J’ai rappelé, impossible de l’avoir. Elle m’a recontacté… 1 mois et demi après.

Une des personnes qui m’a le plus soutenu sur ce point fut une amie qui n’a jamais voulu allaiter elle-même, mais qui respectait mon choix. C’est elle qui m’a dit un jour : « Fais toi confiance Hëlëne, je t’assure, tu crois que c’est faux mais personne d’autres que toi ne sait mieux ce qui est bon pour ta fille. Et dis-toi que tant que tu cherches à lui faire du bien, même si tu fais des erreurs, tu ne feras jamais mal ».
Toutes les mamans devraient entendre ça.

La plupart des autres parents me parlaient « d’écouter son instinct », que « ça passait tellement vite ». J’avais l’impression que la seule chose que me dictait mon instinct c’était de hurler mon désespoir et que je ne savais pas répondre aux besoins de ma fille. Que cet instinct maternel c’était une vaste connerie, qu’il y avait celles qui savaient, et celles qui ne savaient pas. Et moi, j’avais l’impression que les secondes duraient une éternité, d’avoir des journées sans fin, entre pleurs et dodo, toujours les mêmes promenades, engoncée dans une solitude sans précédent. Et je culpabilisais encore plus de n’avoir pas cette impression comme « « tout le monde » » que ça passe vite. Où était passée ma vie d’avant : faite de rencontres, de mouvement, d’aventures ? Je pensais partir voir le monde avec ma fille en écharpe et à la place je vivais la routine, et l’ennui, mâtinée de tristesse. Il m’arrivait de me demander si j’avais bien fait d’être mère, si j’en étais capable, si ma fille ne m’avait pas volé ma vie.
Parfois je l’aimais à en mourir, parfois je ne savais même plus.

« Il est urgent de permettre aux jeunes mères de parler aussi de leurs difficultés à aimer, de leurs inquiétudes et de leurs angoisses. Chercher, comme on le fait trop souvent, à les rassurer sur leurs compétences : « Ne t'inquiètes pas comme ça. Tu es une bonne mère », non seulement ne les soulage pas, mais les invite à se taire, à garder pour elles et donc à retourner contre elles leurs angoisses. Nos réassurances ne font que les insécuriser et les culpabiliser davantage. Tandis que l'écoute respectueuse de leurs émotions les aidera à retrouver le contact avec elles-mêmes et par suite avec leur enfant. »

Un jour alors que nous habitions dans le nord quelques années auparavant, j’étais allée m’occuper du fils d’une voisine le temps qu’elle fasse une course. Nous étions dehors dans le parc, et je l’ai beaucoup observé, j’étais fascinée par ce qu’il captait, ce qu’il cherchait à faire et comment, par sa façon de découvrir le monde. Je n’y connaissais rien aux enfants et je le découvrais lui, j’ai passé un bon moment. Et mon mari à eu une phrase terrible : «  On voit que tu sais pas t’occuper d’un enfant : tu n’as rien fait avec lui, tu ne joues même pas. Toi t’es pas faite pour être mère. ». Je l’ai épousé quand même, et il m’a fait un enfant mais à ce moment-là je me disais : « Il avait raison, je ne sais pas être mère, je ne sais pas comment faire avec cette enfant, je n’aurais jamais dû prétendre pouvoir le faire ».

Oh qu’elles étaient loin l’harmonie et la confiance qui m’ont habité pendant ma grossesse ! J’écoutais les conseils de tout le monde, je les suivais aveuglement à la lettre : laisser pleurer tant de minutes, donner le sein tous les tant de temps, ne pas trop porter en écharpe... Je me suis niée en tant que mère pendant des semaines pour le pire, pour moi et mon enfant.

J’étais à bout physiquement, nerveusement, mentalement. Il m’est arrivé de laisser ma fille hurler pendant 30 à 40 minutes en étant simplement dans la pièce à côté et pleurant. Je n’osais même plus la toucher. Je ne revenais vers elle que pour m’agenouiller auprès d’elle et lui dire : « Arrête, je t’en supplie arrête, arrête, pitié, arrête, je t’en supplie... ».

« Accueillir les décharges émotionnelles de son bébé n'est pas facile. Tout parent a besoin de soutien pour y arriver, et aussi, quand c'est trop douloureux, de faire un retour sur son propre passé. »

Une de mes bouffées d’oxygène c’était mes visites à ma voisine et à ma grand-mère. Ma voisine, mère de trois enfants et enceinte du 4ème à l’époque, est totalement à l’opposé de moi dans ses pratiques. Mais de la voir ainsi gérer sa fratrie avec autant de recul et de décontraction, ça m’aidait beaucoup à relativiser. Le bordel ambiant qui régnait chez elle entre les cris des gosses et la télé me sortait de ma solitude. C’était des moments de vie, de vraie vie.

Chez ma grand-mère, je retrouvais mon oncle, mon cousin et deux de mes cousines, elles aussi maman de petites filles de l’âge de la mienne. Quelles tablées ! Et je passais l’après midi chez l’une de mes cousines, elle aussi mère de famille nombreuse. J’en repartais toujours le plus tard possible.

Ces rendez-vous étaient hebdomadaires et fixes, mais je les notais dans mon agenda pour l’ouvrir et le voir rempli. Je notais absolument tout.

Et puis les arbres. Un des vrais bons conseils que j’ai eu, c’est mon papa qui me l’a donné. « Promènes-toi, sors ». Alors je me promenais, des heures et des heures. Et comme je ne pouvais parler à personne, quand Minimog dormait dans sa poussette, je parlais aux arbres.
Vers 17h, la nuit tombait (j’ai une fille d’automne) et mon angoisse montait, je sentais les larmes prendre le même chemin. Je me précipitais sur mon téléphone et j’essayais d’appeler des gens alternativement pour ne pas être un boulet. Quand je raccrochais je ressortais dehors pour ne pas rester enfermée chez moi, entourée de murs qui me renvoyaient mes mauvaises ondes à la figure. Je crois que c’est à ce moment que j’ai commencé à détester mon appartement.

Et puis un jour, je suis partie en séjour chez mes parents. Ce fut une renaissance. Mes beaux-parents et mes grands-parents étaient là aussi, et il y avait toujours quelqu’un pour s’occuper de ma fille. J’ai passé les deux premiers jours à dormir dans le salon. Ma mère me disait « Vas dans la chambre, tu seras au calme » mais j’avais tout sauf envie d’être au calme. Même en dormant je sentais la présence des gens autour de moi et ça me faisait du bien.
Au début du séjour j’ai failli arrêter l’allaitement. Heureusement que ma mère était là car je suis partie acheter une boite de lait en poudre en larmes. J’avais pris cette décision en me disant que continuer d’allaiter faisait souffrir ma fille et que je ne voulais pas lui faire payer mon acharnement à vouloir allaiter. Mais je n’étais pas en paix. A la caisse je pleurais (la pauvre caissière doit encore se demander ce qui m’arrivait), en rentrant je pleurais. La présence de ma mère m’a beaucoup aidé. Je n’ai pas pu lui donner le biberon, c’est ma mère qui l’a fait.
Ce soir même, l’animatrice de la Leche League avec qui j’avais pris contact m’envoyait la documentation sur le REF. Le lendemain je reprenais les tétées, deux mois après j’avais un allaitement de croisière.
J’avais entendu parler de cette association pendant mes recherches sur mes soucis d’allaitement. Dans une vidéo, la psy qui en parlait évoquait des extrémistes à tendance prosélyte (et n'a je le pense, jamais mis les pieds dans une réunion LLL de sa vie) mais en évoquant le fait que quand même, cette association sauvait des allaitements. Je me suis dit, timbrées ou pas : je tente.
Les deux derniers jours de mon séjour, je suis sortie, j’ai renoué avec la vie. Je me rappellerai toute ma vie de ma promenade en forêt avec ma maman. La première fois depuis la naissance de ma fille que je prenais du temps pour moi, vraiment pour moi, sans obligation, sans rien. Juste le plaisir de marcher dans cette forêt d’automne.
J’ai pu manger à ma faim pour la première fois depuis des mois. De vrais plats gourmands. Les premiers jour, mon estomac, plus très habitué à avoir trois repas complet par jour, ne supportait que les bouillons. Mais quel bouillons ! Goûteux, nourrissants.

Je suis rentrée de ce séjour, requinquée, et plus forte. J’ai repris ma vie de maman en main, en m’écoutant. J’ai appris a écouter les pleurs de ma fille, je l’ai porté en écharpe à longueur de journée, j’ai appris à gérer mon REF et sur les conseils d’une animatrice LLL, j’ai viré mon tableau de tétées et mon compte minute. Les pleurs ont diminué. J’ai retrouvé le sourire, j’ai vécu des moments de bonheur avec ma fille.

Un jour je me suis promenée avec ma fille (en écharpe), et je lui ai promis que plus jamais je ne la laisserais pleurer. Que plus jamais je ne me nierai comme ça. Et j’ai pleuré mais c’était des larmes de délivrance. Je lui ai dit que je l’aimais et que j’allais tout faire pour qu’on soit heureuses toutes les deux.

« Dire ses émotions, même les plus douloureuses, restaure le lien blessé. Le silence est plus blessant que la haine. La haine est une accumulation de sentiments mêlés qui se dénouent sitôt qu'elle parlée parce que les peurs et les douleurs qui la sous-tendent son reconnues et acceptées. »

J’ai continué à fréquenter la LLL. Je venais offrir mon témoignage aux mères en détresse : sur le REF, puis plus tard sur l’allaitement et la reprise du travail. Donner que qu’on m’avait donné, de l’écoute, du soutien. Il m’est arrivé de voir débarquer des mamans et de savoir, de voir dans leurs yeux cette détresse que j’avais connue. Je me sens toujours très en empathie et je prends toujours soin de bien épauler ces mamans. Je suis toujours heureuse de pouvoir le faire.
Par ce biais, j’ai découvert le maternage, puis l’éveil libre, puis l’instruction alternative, et je fréquente toujours mon réseau. J’y ai rencontré des mamans qui sont devenues des copines.
Timbrée, parmi les timbrées.

J’ai amorcé une vraie guérison.

Au bout de quelques mois quand au cours d’une discussion en famille j’ai commencé par l’habituel : « Ouiiii j’étais pas très bien, et j’étais un peu seule... » ma mère m ‘a dit : « Franchement, Hëlëne, appelons un chat un chat, c’est bien plus que d’être « pas très bien »,  tu as fait une dépression. ».
J’ai été prise d’une immense reconnaissance vis-à-vis de ma mère. Parce qu’elle venait de mettre un mot sur mon vécu. Un mot franc et parlant. Et elle venait de légitimer ma souffrance. Moi je la minimisais toujours. Après tout, je n’avais rien vécu de grave, comment aurais-je pu jouer les Calimeros ? Mais non, ma mère parlait de dépression : affirmant que mes blessures étaient avérées, mettant un mot sur mes maux.
Le plus « drôle » fut que mon mari a réagi en disant : « Une dépression ? Quand même, c’est un peu fort non ? » et c’est moi qui ai réagi, en racontant toutes les blessures que j’avais vécues. Pour une fois j’osais en parler sans me cacher, j’ai tout déballé. Et mon époux avait la mâchoire par terre. Il ne s’était rendu compte de rien. Je ne disais rien, je pensais devoir tout encaisser, tout gérer, je ne demandais pas franchement de l’aide, je n’osais pas avouer certaines choses. Et du coup une grosse partie de mon entourage proche n’avait rien vu.

« Parfois on ne sait pas trop pourquoi on va mal. Tout le monde nous le dit : nous avons « tout pour être heureux ». Alors, puisque nous n'avons pas le droit de nous plaindre, nous ne nous écoutons pas... nous faisons taire la petite voix qui dit son insatisfaction... mais le manque devient carence, et un jour ou l'autre, inconsciemment, nous allons projeter nos frustrations sur l'enfant. »

J’ai appris à en parler, à parler de tout ça. Les livres d'Isabelle Filliozat m’ont aussi énormément aidé. A reconnaître le problème à oser en parler et donc à guérir.

Deux ans plus tard, j’ai connu une deuxième prise de conscience quand il m’a fallu caser tout mon reliquat de congés non posés en fin d’année. Nous étions en novembre, période creuse en activités, tout le monde travaillait.
J’étais paniquée. Totalement paniquée à l’idée de passer ces journées seule avec ma fille. Un jour j’ai croisé une maman de la LLL à la bibliothèque où j’avais inscrit ma fille a presque tous les ateliers possibles pour nous occuper. Je lui ai expliqué ma situation à demi-mot et elle m’a répondu en rigolant : « Et bien si tu ne les veux pas tes congés je te les prends quand tu veux ! ». C’était de l’humour bien sûr, mais je suis ressortie de la bibliothèque en pleurant. A nouveau, j’étais la mère qui fuyait son enfant alors que les autres mamans ne demandaient qu’à rester auprès de leur bambin. J’ai cherché à comprendre et j’ai compris que je n’étais pas restée seule avec ma fille à la maison en pleine saison froide depuis… mon congé maternité. J’ai su alors que la reprise du travail avait masqué le fait que je n’avais pas tout guéri de cette période et que si j’avais pris si peu de congés au cours de l’année, c’était bien parce que je n’en prenais que quand je trouvais une échappatoire au fait de rester avec elle à la maison. J’ai pris conscience de cette situation et rien que cela, ça m’a aidé. J’ai aussi parlé avec ma mère, car je mettais à jour beaucoup de similitudes entre nos vécus. Et mes vacances avec ma fille se sont très bien passées. Ce fut une énorme victoire pour moi de prendre du plaisir à rester en tête à tête avec elle, sans aucun malaise.

Et quand j’ai pensé retomber enceinte, j’ai voulu beaucoup creuser la question de mon projet de naissance.

Un jour mon mari m’appelle, il regardait la chaîne parlementaire qui diffusait le film « Entre leurs mains ». Je l’ai regardé avec énormément d’attention : complètement chamboulée de voir les préparations et accouchements de ces mamans : la recherche des postures, le chant, les massages, les visites à la maison... J’ai commencé à comprendre que je n’avais pas bénéficié de tout cela et il m’apparaissait clairement que « l’échec » de mon accouchement n’était pas seulement dû à ma faiblesse personnelle. Nous en avons discuté avec mon époux et il m’a avoué une chose terrible qui m'a mise très en colère contre ma sage-femme. Mais ça aussi ce fut un début de guérison. Parce que la colère m’a permis de me laver de mes fautes imaginaires et mon habitude à ramener tous les torts à moi.

Par la suite j’ai rencontré une autre sage-femme, celle qui me suit aujourd’hui. J’ai eu un entretien d’1 heure 30 avec elle. J’ai parlé de la naissance de Minimog et des circonstances particulières qui l’ont entourée. J’ai pleuré en m’excusant de pleurer. Elle m'a répondu :« Ne vous excusez pas, c’est difficile ce que vous avez vécu. Certaines femmes vivent des moments de détresse à la suite de leur accouchement pour moins que ça et même là, c’est légitime». Cette sage-femme m’a demandé comment j’avais été accompagnée suite à ça, si on m’avait proposé un suivi psychologique : « C’est quand même une bombe ce que vous avez vécu ». J’ai réalisé que je n’avais pas été accompagnée, ni écoutée, ni suivie. J’avais toujours pensé que c’était normal : moi ma fille était vivante, et tout le monde était bouleversé, que si on avait écorché ma rencontre avec ma fille c’est parce que tout le monde était à cran. « Mais ça n’est pas une raison. C’est notre travail d’accompagner chaque maman, même dans ce genre de circonstances. ». Elle ne m’a pas laissé quitter son cabinet sans s’assurer que j’avais fait la paix avec mon vécu vis-à-vis de ma fille. Jamais de la part d'un membre des professionnels de la naissance que j'avais rencontré jusqu'alors, je n’avais eu la moitié de cette écoute et de cette considération.
Là encore, elle venait d’ouvrir une brèche. J’avais toujours estimé que d’avoir dû gérer ce vécu seule était normal, que j’étais la privilégiée. Que je ne pouvais pas me plaindre. Que tout le monde avait fait au mieux. Là j’ai compris que non, que ça n’était pas normal. Et que oui, il était normal que moi aussi j’ai souffert de cette situation, même si ma fille à moi vivait. Que je n’aurais pas dû être abandonnée comme je l’ai été. D’autant que j’ai appris quelques temps après (soit 2 ans après la naissance de ma fille) qu’une excellente psychologue spécialisée dans les traumas post accouchements œuvrait dans l’enceinte même de l’hôpital où j’avais accouché. A l'époque, personne ne m'en avait parlé.
J’ai pensé aller voir cette psychologue mais je n’en ai pas eu besoin. Grâce à toutes ces prises de conscience j’ai pu me réparer et aller de l’avant. Et j’ai réussi à tomber enceinte une fois que j’ai eu le sentiment d’avoir vraiment fait la paix avec moi-même, en me lançant dans cette nouvelle grossesse comme une nouvelle aventure et pas pour réparer quoique ce soit.

J’ai bouclé la boucle une nuit où en repensant à tout ça, j’ai pu faire quelque chose que je n’avais jamais fait avant. J’ai pleuré pour Nië. J’ai pleuré sincèrement des larmes d’empathie pour cette petite vie qui est morte à peine née, dans les bras de sa maman. J’ai pleuré pour l’injustice, j’ai prié pour les parents. J’ai pleuré et prié pour eux, sans penser à moi, sans que ça ne m’abîme, sans arrière-pensée.


Pourquoi je prône la tolérance et le non jugement avec acharnement ? Fustigeant les commentaires déplacés et dénués de tact,
Pourquoi je déteste qu’on monte les mamans les unes contre les autres pour leurs différences,
Pourquoi je souhaite que les mères reprennent le pouvoir sur leur maternité,
Pourquoi le fait de dire « mon médecin/ mon gynéco/le pédiatre/la SF m’a dit que » pour moi c’est pas forcément un argument valable,
Pourquoi je prône le droit à des naissances respectées et respectueuses dans nos hôpitaux,
Pourquoi je ne supporte pas d’entendre parler de la LLL comme d’un ramassis de tarés extrémistes,
Pourquoi je souhaite informer d’autres mamans sur les bienfaits du maternage,
Pourquoi c’est important pour moi d’agir pour la solidarité entre mère,
Pourquoi je n’hésite pas à parler de mes erreurs, et de mes doutes.

Maintenant, vous savez.

J'ai choisi de partager ici mon vécu également pour œuvrer à libérer la parole des mamans sur les blessures et les difficultés qu'elles rencontrent dans leur ordinaire de maman. Vu l’avez lu, dans mon témoignage, deux histoires se croisent, l’une terrible, l’autre (la mienne) banale. Mais on a pas besoin de vivre un drame pour être abîmée, pour que les histoires que nous tissons avec nos enfants soient abîmées. Je n’en veux à personne, c’était juste la vie, une accumulation de petits détails, de petits battements d’ailes qui font l’ouragan. Mais ouragan il y eut.

Ce que je vous raconte ici concerne mon accouchement et mes premiers mois de mère. Pour certaines mamans ce genre de malaise survient à la grossesse, pour d'autres à la période bambin, pour d'autres à l'adolescence de leurs enfants. Chez moi ça n'aura duré que quelques mois, chez certaines mamans cela peut durer des années, toute une vie parfois. Je les appelle les mummy blues (et pas les baby blues parce que ce blues il appartient à la mère, pas à l'enfant, et n’est pas propre au bébé).

Parlez. J’aurais vécu bien moins de souffrances si j’avais parlé.
Si j’avais su m’affirmer dans mon bon droit au lieu de m’effacer d’une part.
Si j’avais su garder confiance en moi.
Et si j’avais juste dit les choses à mon entourage.
Dans ce genre de situation, ce qui vous sauve ce sont aussi les petites choses de l’ordinaire, celles qui sont positives. Le repas-surprise qui vous attend à votre retour de la maternité, les potes qui débarquent et qui vous débroussaillent votre jardin, c’est la copine qui plante son après-midi pour venir vous voir avec ses gosses, c’est celle qui vous prend dans ses bras sans un mot et qui éponge vos larmes, c’est votre maman qui endort votre bébé pendant que vous prenez le bain qu’elle vous a préparé avec des bougies et des huiles essentielles qui sentent bon.
C’est surtout l’écoute, l’attention et la bienveillance dont ne peuvent faire preuve que ceux qui ont conscience de ce que vous traversez.
La solitude est un fléau pour les mamans en peine.

Évidemment je sur-conseille la lecture de l’indispensable « Il n’y a pas de parents parfaits », d’Isabelle Filliozat dont sont extraites les citations qui ponctuent ce témoignage.

Je vous conseille aussi de ne pas hésiter à fréquenter les lieux où l’on parle entre parents.

Sachez que rien n’est irréparable.

Et n’oubliez jamais : « Tant que vous cherchez à faire le bien pour vos enfants, même si vous faites des erreurs, vous ne ferez jamais mal. » 


19 commentaires:

  1. Merci pour cet article et pour nous avoir fait partager votre expérience.
    C'est important que des mamans témoignent pour faire prendre conscience de certaines choses et aussi pour montrer à d'autres mamans qu'elles ne sont pas seules !

    Je pense que nous sommes de la même région et que nous avons eu les mêmes sages femmes en plateau technique.
    Je reconnais le siège spécial allaitement à la nurserie et le personnel qui considère que l'on ne fait pas vraiment partie de leurs patiente...
    J'aimerai beaucoup savoir qui est la sage femme qui vous a reçu ensuite. Je pense qu'elle pourrait m'apporter beaucoup (a laquenexy ?).

    Bonne continuation :)

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    1. Laureline, je serais ravie d'échanger avec toi sur mes différents suivis et options sur notre secteur (j'ai biiiien étudié la question ^_^), mais pour des raisons de confidentialité et de respect, je dirais (à mes yeux) je préfère que ce genre d'info plus précises se fassent par mail. J'ai souhaité témoigné de mon vécu mais pour parler plus avant des personnes que ça implique, je t'invite donc à m'écrire sur mamandala@hotmail.fr (j'espère que l'adresse est exacte vu qu'elle ne sert pas souvent..., si ça ne fonctionne pas, reviens me le dire ici, ok ?)

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    2. Bonjour
      L'adresse ne fonctionne pas ;)

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    3. Arf! Au temps pour moi, c'est "mamandala@outlook.fr", hotmail ayant changé d’appellation... Sinon il y a la messagerie de ma page facebook.

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  2. Mettre en mots tous ces maux, bravo ! Merci de l'avoir fait pour beaucoup de mamans qui, comme moi, ne savent pas mettre en mots et pourtant ressentent des "choses comme ça ".
    Se faire confiance, se faire confiance, pas tous les jours faciles ! Mais tu as bien raison de le dire. Moi j'ai eu la chance d'avoir ma soeur et une maman de coeur qui ont su me le dire.

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    1. Oooh non c'est pas facile ! Surtout quand il s'agit de nos enfants. A la base nous avons toutes les clefs qu'il faut pour les éduquer au mieux mais dans notre société, c'est devenu très compliqué d'aller les rechercher à l'intérieur de nous-mêmes sans avoir peur, sans douter. J'en parlais d'ailleurs ici il y a quelques mois : http://famillesenharmonie.blogspot.fr/2015/05/lacher-prise-secouter-ni-evident-ni.html

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  3. l'allaitement "à la demande" m'a bien fait halluciner... Ton témoignage est très fort. Toutes les mamans devraient avoir un espace où raconter son vécu d'accouchement et simplement de maman.
    Je suis vraiment étonnée aussi de voir comment cela se passe encore dans certains établissements ! Je considérais mon 1er accouchement et l'accompagnement que j'ai eu assez médiocre mais là vraiment c'était très dur !
    Mais le chemin que tu as parcouru depuis est très joli, notamment l'aide que tu apportes aux autres mamans.

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    1. Il est fantastique ce papier hein ? Il m'arrive souvent de me demander combien d'allaitements ont foiré à cause de lui....

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  4. Quel bel article et quelle émotion, merci pour ce partage qui a du être difficile, ça me renvoie à beaucoup de choses et c'est très beau. Merci!

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  5. Très beau témoignage. Il devrait faire le tour du monde.
    J ai vécu ça aussi mais après l'accouchement donc à la maison. Je me sentais seule mon fils hurlait et j'en pleurai. Jusqu'au jour ou la mère m'avait rendu visite. Et m'a dit : ton fils à faim !!! On lui a fait un biberon le lendemain. Et bien tout allait bien il avait faim et je ne savais pas. J ai culpabilisé que j'étais une incapable. Car j'étais seule.
    Merci pour ton article

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    1. De rien, mais libre à toi de le faire tourner si tu veux. Il est là, il est pour les mamans que ça peut aider, le partage ne me dérange aucunement.
      Je dois dire qu'avec tous les retours que j'ai eu ici, ou sur facebook et en privé, j'ai presque envie de faire une compilation et de l'envoyer au ministère de la santé avec un post-it : "Euh... peut-être qu'il y a un problème à étudier de ce côté-là...."

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  6. Magnifique témoignage que j'ai pu enfin prendre le temps de lire....

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  7. La Leche League a aussi sauvé mon allaitement et ma confiance en moi, juste en lisant le site internet...J'ai eu aussi une expérience assez mauvaise pour l'accouchement du 1er, les hôpitaux français sont quand même à la ramasse et le terme "bienveillant" inconnu. J'ai dû mentir à la PMI, mentir au pédiatre sur le nombre de tétées, le fait que je calmais mon bébé qui pleurait beaucoup en le laissant au sein...
    et quel bonheur pour la 2e de suivre son instinct et pas ces fichus "conseils".

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  8. Qu'est-ce qu'il est magnifique ce témoignage!, il me parle tant que maman et sage-femme, je sens que je vais le diffuser!!
    Bravo et merci!

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    1. Merci Agathe. Merci de vous pencher en tant que professionnelle sur ce que peuvent vivre les mamans.

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  9. Bonjour et pardon parce que j'arrive avec 1 an de retard... mais justement il y a un an c'était la naissance de mon fils (mon 2e enfant) et je dois dire que si j'avais pu lire cela en octobre 2015, cela m'aurait sauvé, sauvé la relation avec mon fils qui commence enfin à s'apaiser et évité de hurler, crier ma douleur là où personne ne m'entendait pour finalement finir chez un psy parce que je pensais devenir folle, alors qu'en fait je ne m'écoutais pas...
    Alors votre idée de faire une lettre au Ministère, c'est une évidence!! c'est affligeant de voir que cela se passe encore comme ça dans certains hôpitaux. c'est honteux, on ne banalise pas une naissance, c'est un tel chamboulement. Encore merci pour ce témoignage dans lequel je me suis complètement retrouvée.

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    1. Il n'y a pas de retard, j'espère que mon article servira encore tant qu'il y en aura besoin et je suis navrée de lire ce que tu as traversé.

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  10. Je crois que ce qu'on a traversé c'est le quotidien de beaucoup de mères, seulement elles ne parlent pas (c'est un peu je trouve comme le sketche de Foresti sur l'omerta autour de l'accouchement !). j'ai bien essayé de discuter et d'échanger mais rien. Alors soi tout est merveilleux pour elles, soit elles n'osent pas. Et là c'est terrible.

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